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Le MBTI : test de personnalité Isabel Briggs Myers et Katharine Briggs

Comprendre le MBTI · 8 min de lecture · révisé le

Une machine à écrire ancienne, une feuille engagée dans le rouleau

Le MBTI n’est né ni dans un laboratoire universitaire ni dans une thèse de doctorat. Il est né dans le salon d’une mère et de sa fille, à la lecture d’un livre. Comment une théorie clinique, conçue par Carl Jung pour éclairer le travail d’un psychiatre en cabinet, est-elle devenue quarante ans plus tard l’un des tests de personnalité les plus utilisés au monde ? C’est l’histoire de deux Américaines, Katharine Cook Briggs et sa fille Isabel Briggs Myers, et du long travail qui a transformé une intuition en questionnaire.

Cette histoire tient en quatre temps : une mère qui observe et théorise seule, avant même de connaître Jung ; une fille qui reprend le flambeau et le transforme en outil pratique ; une dimension nouvelle, absente de la théorie d’origine, ajoutée pour rendre l’ensemble opérant ; et enfin une diffusion massive, en entreprise, qui dépasse largement ce que les deux femmes avaient imaginé, avec son lot de critiques qui n’ont jamais vraiment cessé.

Katharine Briggs, une observatrice avant Jung

Bien avant de découvrir Carl Jung, Katharine Cook Briggs s’intéresse déjà aux différences de caractère qu’elle observe autour d’elle, en particulier chez sa propre fille. Sans formation de psychologue, elle esquisse à sa manière une classification des tempéraments, nourrie de lectures et d’observation plutôt que de méthode scientifique établie.

Cette démarche d’amateure éclairée est en elle-même remarquable : sans poste universitaire, sans laboratoire, sans financement de recherche, elle constitue patiemment ses propres catégories en observant les gens de son entourage, en notant leurs façons de réagir, de décider, de se ressourcer. Ce travail solitaire, mené en marge des institutions, donnera plus tard au MBTI une part de son identité : un outil pensé depuis le quotidien, pas depuis un cabinet de consultation ou une chaire de psychologie.

Quand elle découvre Types psychologiques, publié par Jung en 1921, elle y retrouve, mieux argumentées et mises en système, des intuitions qu’elle avait déjà commencé à formuler seule. Le livre agit comme une confirmation autant que comme une révélation : ce que Katharine Briggs pressentait depuis des années, Jung venait de lui donner un langage pour le penser. Elle devient une lectrice passionnée de cette théorie, qu’elle fait connaître autour d’elle bien avant qu’un quelconque questionnaire n’existe.

Isabel Briggs Myers reprend le travail de sa mère

C’est Isabel Briggs Myers, la fille de Katharine Briggs, qui pousse ce travail vers un outil concret. Elle non plus n’a pas de formation de psychologue : elle vient d’un autre univers, mais partage avec sa mère la conviction que la typologie de Jung peut aider des gens ordinaires à mieux se comprendre, pas seulement des patients suivis en analyse.

Cette absence de formation académique, loin d’être un handicap, façonne d’emblée le projet : la mère et la fille ne cherchent pas à publier dans des revues savantes ni à convaincre une communauté de chercheurs, mais à mettre entre les mains de tout un chacun un outil simple à utiliser. C’est aussi ce qui explique, des décennies plus tard, la méfiance persistante d’une partie du monde universitaire envers un instrument conçu en dehors de ses cadres habituels de validation.

À partir des années 1940, elle se lance dans un travail de longue haleine : traduire une théorie faite de descriptions et de nuances en une série de questions fermées, auxquelles chacun peut répondre en quelques dizaines de minutes. Ce passage de la théorie à l’instrument est la vraie contribution des deux femmes : Jung avait décrit des types, elles ont construit un moyen de les mesurer.

Le duo qu’elles forment est aussi inhabituel que leur méthode : une mère et sa fille, sans équipe de recherche ni institution derrière elles, échangent pendant des années leurs observations, comparent leurs intuitions sur telle ou telle personne de leur entourage, et corrigent ensemble une première mouture du questionnaire. Ce travail à deux générations donne au MBTI une genèse particulière, très éloignée de celle d’un test conçu par un comité d’experts au sein d’une université.

Construire un questionnaire à partir d’une théorie clinique

Ce travail s’étale sur plusieurs décennies. Isabel Briggs Myers rédige des centaines de questions, les teste auprès de volontaires, observe lesquelles séparent effectivement les répondants en groupes cohérents, en écarte d’autres qui ne fonctionnent pas, et affine peu à peu un questionnaire à choix forcé, composé de plusieurs dizaines de questions. Les premières versions circulent de manière restreinte, bien avant qu’une forme stabilisée du MBTI ne soit publiée et diffusée plus largement.

Chaque question doit faire un choix simple entre deux formulations, l’une évoquant plutôt une préférence, l’autre son opposé, sans qu’aucune des deux ne soit présentée comme la bonne réponse. C’est un travail minutieux : une question mal formulée peut orienter les répondants vers un pôle par pur effet de rédaction, sans rapport avec leur préférence réelle. Isabel Briggs Myers reprend, ajuste, retire des questions ambiguës, année après année, pour que le résultat final reflète autant que possible une préférence stable plutôt qu’un effet de formulation.

Cette démarche est, à l’époque, assez inhabituelle : une théorie clinique pensée pour un cabinet de consultation devient un instrument standardisé, avec des règles de correction identiques pour tout le monde. C’est précisément ce basculement — d’une grille de lecture réservée à un praticien à un test que n’importe qui peut passer seul — qui distingue le travail de Briggs et Myers de la théorie initiale de Jung.

La dimension qu’elles ont ajoutée à Jung : jugement et perception

Jung distinguait deux attitudes, l’introversion et l’extraversion, et quatre fonctions : la pensée, le sentiment, la sensation et l’intuition. Mais il ne proposait pas de préférence explicite entre juger et percevoir : cette paire n’existe pas telle quelle dans sa théorie des types psychologiques.

Katharine Briggs et Isabel Briggs Myers l’ajoutent pour résoudre un problème pratique : comment savoir, chez une personne donnée, quelle fonction elle exprime tournée vers l’extérieur, et laquelle elle garde pour son monde intérieur ? La dimension jugement-perception permet de trancher cette question et, du même geste, fait passer les huit types décrits par Jung à seize combinaisons possibles. C’est l’apport le plus original des deux femmes, et celui qui distingue le plus nettement le MBTI de la théorie dont il s’inspire.

Concrètement, cette préférence se traduit dans des gestes très ordinaires : face à un projet, une personne du côté « jugement » aura tendance à vouloir fixer un plan, prendre des décisions tôt et avancer selon un calendrier arrêté, tandis qu’une personne du côté « perception » préférera souvent garder ses options ouvertes le plus longtemps possible, quitte à décider au dernier moment en fonction des informations nouvelles. Sans cette quatrième lettre, ajoutée par les deux femmes et non par Jung, le code à quatre lettres du MBTI n’existerait tout simplement pas sous sa forme actuelle.

De la diffusion restreinte à l’usage en entreprise

Pendant longtemps, le MBTI circule dans un cercle restreint de praticiens et de chercheurs curieux de la typologie jungienne. Le tournant a lieu à partir des années 1970-1980 : l’indicateur se diffuse largement dans le monde du travail, où il trouve un usage dans le recrutement, la formation et la cohésion d’équipe, jusqu’à devenir un classique du MBTI en entreprise. Ce succès dépasse largement ce que les deux conceptrices avaient imaginé au départ : un outil pensé pour aider des individus à mieux se comprendre devient un instrument de gestion des ressources humaines à grande échelle.

Cette diffusion s’accompagne d’un changement d’usage. Ce qui était d’abord un support de réflexion individuelle devient, dans certaines entreprises, un langage commun pour organiser des séminaires de cohésion, présenter des profils d’équipe ou accompagner des parcours de développement du leadership. Le vocabulaire à quatre lettres, facile à mémoriser et à partager, se prête bien à cet usage collectif, ce qui explique en grande partie pourquoi le MBTI a mieux traversé les décennies que d’autres outils issus de la même époque, moins simples à résumer en une formule. Cette diffusion a aussi une conséquence très concrète pour qui veut passer le test aujourd’hui : elle a installé un marché, avec des praticiens certifiés, des versions officielles et une foule d’imitations gratuites — trois réalités qui n’ont ni la même valeur ni le même prix.

Au-delà du seul monde de l’entreprise, le même vocabulaire gagne aussi le champ du développement personnel, du coaching individuel et, plus tard, de l’orientation scolaire ou professionnelle. Cette large diffusion, bien plus que la validité scientifique de l’outil, explique pourquoi tant de personnes connaissent aujourd’hui leur type en quatre lettres sans avoir jamais entendu parler de Katharine Briggs, d’Isabel Briggs Myers ou même de Carl Jung.

Un outil qui n’a jamais cessé d’être discuté

Le succès du MBTI ne l’a jamais mis à l’abri des critiques, qui l’accompagnent depuis plusieurs décennies. La première porte sur sa fidélité dans le temps : une même personne, interrogée à quelques semaines ou quelques mois d’intervalle, n’obtient pas toujours le même résultat, ce qui interroge la stabilité de ce que l’outil prétend mesurer. La seconde porte sur son principe même de fonctionnement : le MBTI répartit les répondants dans des catégories tranchées — introverti ou extraverti, par exemple — alors que la plupart des chercheurs en personnalité décrivent ces traits comme des degrés sur un continuum plutôt que comme des cases opposées.

Une troisième réserve, moins souvent mise en avant, tient à la nature déclarative de l’instrument : le MBTI repose entièrement sur ce que la personne dit d’elle-même, sans confrontation à une observation extérieure. Or chacun peut, consciemment ou non, répondre en fonction de l’image qu’il souhaite donner de lui, ou de la manière dont il se perçoit à un moment précis, plutôt qu’en fonction d’un fonctionnement stable et durable. C’est d’ailleurs pour cette raison que les organismes qui diffusent aujourd’hui l’outil recommandent eux-mêmes de ne jamais l’utiliser comme seul critère dans une décision de recrutement.

Ces critiques n’ont pas empêché l’outil de rester l’un des tests de personnalité les plus connus du grand public, mais elles expliquent pourquoi une partie du monde de la psychologie universitaire reste prudente à son égard, quand elle ne le récuse pas purement et simplement.

Une histoire qui continue de se discuter

L’histoire du MBTI est celle d’un aller-retour permanent entre une théorie clinique et un usage pratique, entre l’ambition de Jung de comprendre des patients et celle de Briggs et Myers d’aider le plus grand nombre à se situer. Cet aller-retour n’est pas terminé : la question de savoir si un type mesuré par ce genre de test est inné ou construit reste, aujourd’hui encore, une vraie question, tout comme celle de la diversité des seize types de personnalité qui en sont issus. Ce que Katharine Briggs a esquissé seule, dans son salon, continue ainsi de faire débat un siècle plus tard — signe que l’outil, quelles que soient ses limites, a touché quelque chose que beaucoup de gens reconnaissent en eux.