Carl Jung et la théorie des types psychologiques
Comprendre le MBTI · 8 min de lecture · révisé le

Carl Gustav Jung n’a jamais fait passer le moindre test de personnalité. Le psychiatre suisse a pourtant donné son nom, malgré lui, à l’un des outils les plus utilisés au monde, le MBTI. Ce que Jung a réellement écrit dans Types psychologiques, en 1921, mérite d’être lu pour lui-même, avant même de savoir comment cette théorie est devenue un questionnaire.
Qui était Carl Gustav Jung ?
Carl Gustav Jung (1875-1961) est un psychiatre suisse. Il collabore un temps avec Sigmund Freud, avant de s’en détacher pour développer sa propre approche de l’inconscient et de la personnalité. En 1921, il publie Types psychologiques, un ouvrage dans lequel il propose une manière de décrire les différences de fonctionnement psychique entre les individus, non pas pour les classer, mais pour mieux comprendre pourquoi deux personnes réagissent si différemment face à une même situation.
Jung part d’une observation clinique : dans son cabinet, il voit défiler des patients dont les modes de pensée et de réaction diffèrent profondément, sans que l’un soit plus juste ou plus sain que l’autre. Cette observation le conduit à chercher une grille de lecture des différences psychiques plutôt qu’un diagnostic. On retient souvent aussi que sa typologie doit quelque chose aux désaccords théoriques profonds qui l’opposent, à la même époque, à d’autres figures de la psychanalyse naissante : chacun défend une lecture de l’inconscient très marquée par sa propre façon de penser, ce qui donne à Jung matière à observer que les esprits, même brillants, ne fonctionnent pas tous de la même manière.
Le reste de son œuvre déborde largement ce seul sujet : il développe aussi les notions d’inconscient collectif et d’archétypes, s’intéresse aux mythes, aux rêves et aux symboles. La typologie n’est qu’un chapitre de ce travail, mais c’est celui qui a le plus voyagé hors des cercles cliniques.
Les deux attitudes : introversion et extraversion
Jung distingue d’abord deux attitudes générales, deux façons d’orienter son énergie psychique vers le monde :
- l’extraversion, tournée vers l’extérieur, les objets, les événements, les autres ;
- l’introversion, tournée vers l’intérieur, les idées, les représentations propres à la personne.
Pour Jung, personne n’est purement l’un ou l’autre. Chacun dispose des deux attitudes et les mobilise selon les circonstances ; l’une domine simplement l’autre, de façon plus ou moins marquée selon les personnes et les moments de la vie. Dans une réunion de travail, par exemple, la personne à dominante extravertie aura souvent tendance à réfléchir à voix haute, en interaction directe avec les autres participants ; la personne à dominante introvertie aura plutôt besoin d’un temps de réflexion silencieux avant de formuler un avis construit. Aucune des deux façons de faire n’est supérieure à l’autre : elles produisent simplement des idées par des chemins différents, à des moments différents.
Ces attitudes ne se limitent d’ailleurs pas à la vie sociale : elles influencent aussi la manière de travailler seul, de se ressourcer après un effort intense, ou de réagir face à l’imprévu. Un même trait, comme le goût pour les échanges, peut ainsi relever de l’extraversion chez l’un et d’une intuition extravertie chez l’autre, ce qui explique pourquoi Jung a jugé nécessaire de croiser attitude et fonction plutôt que de s’arrêter à la première.
Les quatre fonctions psychologiques
À cette première distinction, Jung ajoute quatre fonctions, qui décrivent la manière dont une personne recueille et traite l’information :
- la pensée, qui juge et organise à partir de la logique et de la cohérence ;
- le sentiment, qui juge et organise à partir de valeurs et de l’impact sur les personnes ;
- la sensation, qui perçoit le réel par les faits concrets, le détail, l’expérience immédiate ;
- l’intuition, qui perçoit le réel par les liens, les possibilités, la vue d’ensemble.
Jung évoque aussi une quatrième fonction, dite inférieure : celle qui est à l’opposé de la fonction dominante, et reste la moins développée, la plus difficile à mobiliser consciemment. C’est souvent elle qui ressort dans les moments de fatigue ou de tension, de façon maladroite ou excessive — un type à dominante pensée peut alors se montrer soudain hypersensible, là où un type à dominante sentiment peut devenir froidement rigide. Cette fonction inférieure n’est pas un défaut à corriger : c’est, pour Jung, une porte vers des aspects de la personnalité restés dans l’ombre, et donc un terrain de travail pour qui cherche à mieux se connaître.
Pensée et sentiment sont deux manières de juger ; sensation et intuition, deux manières de percevoir. Face à un même projet, la pensée cherchera d’abord la cohérence du raisonnement et les conséquences logiques d’une décision ; le sentiment évaluera d’abord l’effet de cette décision sur les personnes concernées et sur les valeurs en jeu. La sensation s’attachera aux données disponibles, aux contraintes concrètes, à ce qui a déjà fonctionné ; l’intuition cherchera les liens moins visibles, les tendances de fond, ce que la situation pourrait devenir. Ces quatre façons de traiter l’information ne s’excluent pas : une décision réfléchie mobilise souvent les quatre à des degrés divers, mais chacun y accède avec une aisance inégale selon sa fonction dominante.
Comment lire cette théorie : des préférences, pas des compartiments
En croisant les deux attitudes et les quatre fonctions, Jung décrit huit types psychologiques, par exemple le type « pensée introvertie » ou le type « sentiment extraverti ». Le tableau suivant résume ces huit combinaisons :
| Attitude | Fonction dominante | Type jungien |
|---|---|---|
| Introvertie | Pensée | Pensée introvertie |
| Introvertie | Sentiment | Sentiment introverti |
| Introvertie | Sensation | Sensation introvertie |
| Introvertie | Intuition | Intuition introvertie |
| Extravertie | Pensée | Pensée extravertie |
| Extravertie | Sentiment | Sentiment extraverti |
| Extravertie | Sensation | Sensation extravertie |
| Extravertie | Intuition | Intuition extravertie |
Ce sont ces huit types, et non seize, que décrit Jung dans son ouvrage de 1921. Les seize types du MBTI actuel viennent d’un découpage plus fin, ajouté plusieurs décennies plus tard, et qui ne figure pas tel quel chez Jung.
Jung ajoute une autre nuance, souvent oubliée : à côté de la fonction dominante, une fonction auxiliaire vient la compléter, empruntée à l’autre paire — une fonction de perception si la dominante est une fonction de jugement, et inversement. Cette fonction secondaire donne de la souplesse au type dominant : une pensée introvertie très marquée, épaulée par une sensation ou une intuition auxiliaire, ne s’exprime pas tout à fait de la même façon selon le cas. C’est une théorie de préférences et d’équilibres, pas de compartiments étanches : une préférence pour la pensée ne signifie pas une absence de sentiment, une préférence pour l’intuition ne signifie pas une incapacité à percevoir des détails concrets.
Ce que Jung disait, lui, de l’usage des types
C’est sans doute le point le plus mal connu de sa théorie : Jung s’est toujours méfié de l’usage qu’on pourrait faire de ses types. Pour lui, une typologie n’a de valeur que comme instrument de compréhension, un outil de travail pour le clinicien, jamais comme une étiquette que l’on colle sur une personne une fois pour toutes. Il a exprimé cette réserve à plusieurs reprises : une typologie, disait-il en substance, ne vaut que si elle reste un moyen de mieux observer quelqu’un, jamais un raccourci pour le juger vite.
Ce qui comptait vraiment pour Jung, c’était le chemin qu’il appelait l’individuation : le processus, long et jamais totalement achevé, par lequel une personne devient elle-même en intégrant ses aspects les moins visibles, y compris ceux qui contredisent son type dominant. Réduire quelqu’un à un mot, « c’est un intuitif », « c’est un introverti », va à l’encontre de ce qu’il cherchait à décrire. Une préférence n’est pas une cage : c’est un point de départ pour observer une personne, pas une conclusion pour l’y enfermer.
Cette mise en garde garde tout son sens aujourd’hui, en particulier lorsque ces typologies sont utilisées dans un cadre professionnel, pour un recrutement, une orientation de carrière ou une évaluation d’équipe. Une préférence dominante décrit une tendance parmi d’autres, pas une compétence, ni un plafond : deux personnes du même type peuvent avoir des parcours, des compétences et des réussites très différents. Dans une équipe, par exemple, connaître les préférences de chacun peut aider à répartir des rôles ou à anticiper des sources de friction dans les échanges, à condition de garder à l’esprit qu’il s’agit de tendances observées à un instant donné, pas d’un diagnostic figé pour le reste d’une carrière. Utilisé avec cette prudence, un modèle de personnalité, qu’il s’agisse de la théorie de Jung ou des outils qui en découlent, reste un point de départ pour la discussion, jamais un verdict.
De la théorie à l’outil : ce que Jung n’a pas fait
Jung a décrit une théorie. Il n’a construit ni questionnaire, ni grille de correction, ni code à quatre lettres, et il n’a jamais cherché à faire de sa typologie un instrument de sélection ou de recrutement. Ce travail de mise en forme pratique est venu d’ailleurs, porté par deux Américaines, Katharine Cook Briggs et sa fille Isabel Briggs Myers, ni l’une ni l’autre psychologues de formation, à partir des années 1940. L’écart entre la théorie clinique de Jung, pensée pour un cabinet de consultation, et l’outil largement diffusé qu’est devenu le MBTI, avec son questionnaire, son vocabulaire à quatre lettres et ses usages en entreprise, est plus grand qu’on ne le pense généralement.
Beaucoup de gens ne connaissent d’ailleurs Jung qu’à travers ce test, sans avoir jamais lu une ligne de son propre travail. C’est un raccourci compréhensible, tant l’outil est devenu populaire, mais aussi une déformation : la théorie originale de Jung est plus nuancée, plus prudente, et plus centrée sur le travail intérieur de la personne que sur un résultat à obtenir en quelques minutes.
Comprendre la théorie de Jung pour elle-même, avant de savoir comment elle a été transformée en outil, aide à mesurer ce qui, dans le MBTI d’aujourd’hui, vient réellement de lui, et ce qui n’en vient pas. La théorie de Jung reste, un siècle plus tard, un point de départ solide pour réfléchir à la diversité des fonctionnements psychiques. Sa prudence, en revanche, se perd parfois en chemin. Avant de se demander si un type est inné ou le fruit d’une construction, ou de découvrir le détail des 16 types de personnalité qui en sont issus aujourd’hui, il vaut la peine de se rappeler que Jung, le premier, se méfiait des étiquettes qu’on appose sur les gens.